La finance et l'économie
On remarquera que les évolutions et développements des systèmes économiques furent rendus possibles grâce à l'essor du crédit. Du prêt à la grande aventure, jusqu'aux techniques de crédit contemporaines, la diffusion débridée du crédit autorisa des transferts de revenus, et accentua les écarts sociaux et environnementaux bien davantage que ne le firent les guerres.
Le crédit est une anticipation du temps, un pari sur l'avenir, devant lesquels cependant les hommes ne sont pas égaux. L'économie est devenue prisonnière de la finance dans une société dont les échanges reposent presque exclusivement sur le crédit.
| L'économie se construit sur l'effort, la finance sur le risque. |
L'économie n'échange que des biens et des services présents. Or, si le présent est certain, l'avenir est incertain. Or, la finance fait commerce de droits et de promesses de revenus sur une aisance future mais incertaine. C'est l'existence du risque qui fonde le pari financier et encourage la création de droits, fictifs ou réels, de tirage sur la richesse future produite par la peine et l'effort. Les innovations financières ne cessèrent jamais avec la monnaie scripturale, le billet de banque, le chèque, la carte de crédit, les dérivés du crédit, la monétique, les dépôts, les échanges de créances et autres titrisations, pour renouveler ce pari. Ces jeux financiers permettent des enrichissements rapides qui ne sont pas dus à des talents ou mérites remarquables, mais à une faculté d'anticipation des comportements d'autrui, ce que l'on nomme communément la spéculation. On justifie les revenus non gagnés qu'ils drainent par la prise de risque que prend le financier et que personne ne veut prendre [1]. Mais quand le risque se réalise, il est financé et partagé par tous, et surtout par les plus fragiles qui subissent à leur désavantage des transferts de revenus. La finance, comprise comme un négoce sur l'avenir, par définition incertain, ne peut être qu'instable.
| Le risque ou le don L'humanité n'a pas de disposition naturelle au risque. La prise de risque est contraire à la prudence. C'est une faute qui peut entraîner et créer des dommages portés à autrui. La tradition admettait qu'un bien acquis au prix d'un risque était illégitime. De la fin du Moyen âge, au XIVe siècle, à l'ère postindustrielle du XXIe siècle, le risque fut cependant exalté. Mais paradoxalement, toutes les techniques d'analyse des risques, financières et assurantielles, tendent à les éliminer. Autrement dit, comme l'écrivait saint Thomas d'Aquin, « c'est parce qu'on espère surmonter un péril menaçant qu'on l'affronte avec audace »[2]. On ne confondra donc pas le risque et l'audace. Le risque relève du doute, l'audace de la confiance. En économie et en finance, comme ailleurs, le risque n'est accepté que s'il est éliminé ou transféré. En fait, c'est l'éloge de la réussite qui tend à justifier le risque. Le risque correspond au prix du futur. Le futur est, par nature, indéterminé. Sa valeur est donc non mesurable. Il s'en suit que donner une valeur au risque est une aberration contraire à la raison, qui conduit à une altération de l'ordre économique et social. Le risque couvre l'éventualité d'un appauvrissement involontaire. Eventualité que l'on cherche à éliminer. Le don est, en revanche, un appauvrissement librement consenti par celui qui se lance dans une activité économique[3]. |
La finance s'alimente d'une création monétaire incontrôlée. Elle aspire la monnaie qui est devenue prisonnière des prêts. Elle s'enfle et se désenfle périodiquement de façon imprévue, sous forme de crises, de krachs ou de booms, de phases d'expansion et de dépression, d'inflation et de déflation, laissant les hommes et les sociétés, démunis et vaincus. Elle dirige et oriente la marche de l'humanité, elle en façonne les mœurs. Elle transmet le risque aux sociétés à qui il revient de le supporter ou de l'éliminer. Ultime liberté de s'appauvrir ou de s'asservir. L'abandon d'économies autosuffisantes, l'échange mondial des dettes et des créances, les migrations internationales, la cotation en continue des valeurs financières, l'accumulation des mécanismes d'accumulation et de concentration de la propriété, renouvellent les prétentions humaines à dépasser l'espace et le temps. L'allégorie de la Tour de Babel en illustre déjà les limites. Mais ces mouvements s'accompagnent d'errance, de désespoir, de haine, et de peurs de l'avenir. L'attentat contre le World Trade center de New York, du 11 septembre 2011, en illustre la puissance. Ils peuvent conduire aussi la révolte de la terre et à la réponse du changement climatique.
Nos sociétés vacillent. Les rapports humains et sociaux fondés sur des rapports de faux échanges, de fausse monnaie, et de distribution de revenus non gagnés, se dégradent.
Le progrès économique, écrivait François Perroux « consiste en une propagation de l'innovation et de ses fruits, c'est-à-dire des surplus des revenus réels, à la vitesse optimum et aux plus bas coûts humains, dans un réseau de relations économiques qui offre un sens intelligible à tous, notamment aux individus et aux groupes les plus défavorisés » [4].
Il faut en retrouver le sens avant que nos sociétés ne se disloquent et que les conditions de vie sur notre planète ne se corrompent. On ne peut plus oublier le principe de la destination universelle des biens. La prospérité commune passe par le partage.
[1] - Pierre Noël Giraud, L'utilité contestes de la finance, La finance pour quoi faire ? Les enjeux éthiques. Centre d'économie industrielle. Ecole Nationale Supérieure des Mines de Paris. Janvier 2004.
[2] - Somme théologique, Q. 45, art.2, rép.
[3] - Dette et Jubilé. Imprimer un rythme à l'économie. Observatoire de la finance, supplément n°1. 1999. Genève. Y a-t-il place pour la gratuité en économie, Ernest Rossi
[4] - François Perroux (1903-1987, économiste français, L'économie du XXe siècle, PUF 1951, p.629. Perroux est à l'origine des concepts de développement durable, des effets d'asymétrie et des pôles de développement.


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